Ex-
-Vous venez d’où ?
-De Corée du Sud.
-Ah, un pays dangereux…attendez, du Nord ou du Sud ?
-Ah, hum…
-C’est au Nord qu’ils sont méchants, non ? Au Sud vous êtes gentil, non ?
-…
(Conversation avec un Français qui savait au moins qu’il y a deux Corées. Beaucoup ne le savent pas)
En Corée du Sud, il n’y a pas d’ambassade de Corée du Nord et, en Corée du Nord, il n’y a pas non plus d’ambassade de Corée du Sud. Entre Coréens du Sud et du Nord, même si, par hasard, on se rencontre dans la rue, il faut s’éviter. 67 ans sont déjà passés depuis la séparation mais Coréens du Nord et du Sud ont la même origine, les mêmes ancêtres et appartiennent à la même ethnie depuis environ cinq mille ans. Nation divisée, familles éclatées. Grand frère et petit frère se sont tirés dessus, père et fils se sont séparés après avoir pris des positions politiques différentes.
Je me souviens d’avoir entendu plusieurs fois parler de la Corée à la radio en 2007-2008. Je comprenais mal ce que l’on disait mais j’étais très surprise car c’était très nouveau pour moi : on ne parle jamais de la Corée d’habitude à la radio. C’était sur la Corée du Nord. On s’intéresse plus à la Corée du Nord. Parfois, apprenant que je suis Coréenne, des Français me demandent si je viens du Nord ou du Sud. « Ils sont méchants, au Nord. Vous n’avez pas peur ? La Corée du Sud n’est pas en danger ? » Je pense que non mais, tout de même, cela me fait téléphoner à mes parents. Le gouvernement ne veut pas qu’on soit trop informé.
Je n’ai jamais pensé à la Corée du Nord comme à un pays qui serait étranger. Je ne connaissais rien de la Corée du Nord quand j’étais en Corée du Sud, je ne m’y étais même pas intéressée. Je pensais que le Nord, c’était comme une région de Corée où il était impossible d’entrer pour l’instant. Maintenant, je réside en France depuis 9 ans, je suis plus intéressée, je m’informe et j’en parle, car je vois mon pays plus objectivement. Je trouve que c’est un cas à la fois spécial et universel. C’est comme l’histoire d’un couple séparé qui ne pourrait pas se quitter. On peut en effet rendre assez proche de nous cette triste histoire en la traitant comme l’histoire d’un couple, marié depuis très longtemps et séparé aussi de longue date, mais pas depuis assez longtemps pour arriver à tourner la page. Aucun des deux membres du couple, coincé dans son amour-propre et sa propre fierté, un peu idiot, n’a le courage de faire le premier pas pour une réunion, ce qui apparaît pourtant comme une solution raisonnable et même souhaitable. Mais chacun des deux pays fait tout pour se convaincre et convaincre les autres, jusqu’à quasiment y parvenir, qu’il fait le maximum et que c’est l’autre qui est définitivement incurable. On pourrait dire que le problème est celui d’un couple : on n’arrive pas à savoir exactement si la Corée du Sud a trompé la Corée du Nord avec les U.S.A ni à connaître les relations exactes de la Corée du Nord avec l’U.R.S.S et la Chine. Y a-t-il eu trahison des valeurs de la Corée ? Si oui, par qui et avec qui ? Si les deux ont trahi, lequel est le plus grand responsable ? Est-on prêt à pardonner à l’autre s’il reconnaît sa faute ? Mais « l’aveu » ne devrait-il pas être simultané au risque sinon de rester unilatéral…? Tout paraît si compliqué… De plus, des enfants sont nés depuis le divorce et souhaiteraient se connaître de chaque côté de la frontière : ils prétendent qu’ils sont, malgré tout, demi-frères et demi-sœurs puisque la Corée est une et qu’ils ont donc un parent en commun… Le problème est donc aussi complexe que douloureux : sont-ils demi-frères et demi-sœurs ? Oui, s’il y a une seule Corée. Non s’il y en a deux. Et bien sûr, ils veulent une part d’héritage… Sous cet angle, sans perdre sa dimension tragique, l’histoire peut prendre une dimension absurde, pas seulement tragique mais comique qui, en détendant l’atmosphère, pourrait aider à créer une solution. Car il semblerait qu’on ait cru le divorce possible mais en fait…
Tout le monde devient inquiet à la perspective de rester seul jusqu’à la mort mais également lorsque l'on n’est pas seul à la perspective de devoir supporter “cette personne-là” jusqu’au bout… Peut-on changer de partenaire ? Pourtant, le temps passe, et la question se pose : est-ce que ce sera possible ? Les deux Corées peuvent-elles encore renouer leur union ou bien peuvent-elles espérer améliorer leurs liaisons avec d’autres partenaires ? Sont-elles encore assez attrayantes pour cela ? Face à la mondialisation qui menace, elles savent qu’elles ne pourront pas rester longtemps isolées… Alors, elles se souviennent de leur lune de miel : celle-ci a duré plusieurs siècles, qu’est-ce que cela représente, comparé à une période de 67 ans ? Si je réfléchis à ma vie en même temps qu’à mon pays, je vois les choses sous une lumière plus crue. Cela peut aider à mieux voir.
Il y aura 14 artistes, 13 projets pour traiter ce thème « Ex-». Il y aura des performances, des installations, de la vidéo, des photographies, de la sculpture, et des dessins. Ce thème de la séparation/réunion intéresse les artistes participants (dont 1 Allemand, 6 Coréens, 2 Françaises, 1Japonaise, 2 Néerlandais, 1Taiwanaise,). Le but de l’exposition est de faire réfléchir à l’absurdité de certaines séparations sentimentales et aux difficultés, surtout psychologiques, d’une réunion même souhaitée. La Corée en est un exemple mais fait penser aux ruptures sentimentales parfois suivies de retrouvailles. Pourquoi, et surtout comment, se retrouve-t-on ensemble de nouveau après une longue séparation? La naissance de la DMZ, la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées, incarne un immense problème politique mais auquel celui qui s'y intéresse ne peut pas rester indifférent car les aspects sont universels. Peut être que si des artistes parviennent à figurer cette problématique de la séparation/réunion au niveau le plus personnel et le plus général, cela pourrait contribuer à une meilleure compréhension du problème de la séparation/réunion ?
La Corée du Sud se désintéresse apparemment de plus en plus de la réunification ou, en tout cas, se montre de moins en moins active. Je crois qu’on pense à la réunification mais juste comme à un idéal et que l'on n’est pas pressé d’essayer vraiment. A vrai dire, on s’est aperçu que ce n’était pas un problème si facile à traiter, alors on préfère le léguer aux générations futures. On tente de fuir, comme on peut, ses responsabilités. Le temps passe et ceux qui ont souffert le plus directement de la séparation disparaissent. Souffrira-t-on encore de la séparation, oubliera-t-on cette absurdité et cette injustice, ou bien faudra-t-il attendre qu’un danger menaçant à la fois les deux Corée les réunissent enfin ? De même, deux « ex- » ne sont pas indifférents aux nouvelles relations de l’autre…
J’organise cette exposition en espérant ainsi contribuer, sans attendre ce moment-là, à ce que, en ouvrant enfin grand les yeux, nous cessions de « voir double » et que nous puissions contempler, puis réaliser, une seule et si possible belle Corée, la réunion semblant être la solution la plus raisonnable et la plus désirable ; ce qui peut aussi être le cas dans beaucoup de ruptures sentimentales. Pour aborder ce thème, j’ai pensé que transformer la tragédie en tragi-comédie, en montrant le côté absurde, pourrait aider à s’en rapprocher ; j’ai surtout voulu le rendre plus personnel à travers une comparaison avec notre vie.
Paris, Septembre 2012
Hongsun Min