DMZ :
1(and/or)2
Représenter la zone démilitarisée, qui sépare les deux Etats coréens
de part et d’autre du 38ème parallèle, pourrait être considérée
comme relevant de la gageure, pour éviter le double écueil de ne retenir que la
diversité actuelle des systèmes économiques, politiques et sociaux, ou encore
de rechercher à tout prix une unité perdue – puisque la séparation depuis 1948
ne représente, finalement, qu’une courte période de six décennies sur un temps
long, d’unité du peuple et de l’Etat Coréen, depuis quinze siècles. Tel est le
pari qu’ont pourtant voulu relever des artistes coréens et européens, réunis
dans une même exposition autour de la date du 15 juin qui a marqué, en 2000, la
première rencontre au sommet entre les dirigeants du Nord et du Sud de la péninsule.
La séparation est d’abord visuelle, dans un jeu d’observation de
chaque camp de part et d’autre et de DMZ : tel est le sens de l’installation
réunissant deux longues vues que nous propose Laura Ben Ami : au-delà de l’impossible
communication par la vue, c’est à travers les sons de la rumeur que
proviennent, de part et d’autre, les informations de l’autre côté. La séparation
(grossie à travers le télescope) se trouve aussi chez Jin-young Lee, dans des
projections et des représentations répétitives, lancinantes, qui ne sont pas
sans souligner le caractère désespérément uniforme de la DMZ. Quant à lui,
Pierreloi Vial choisit de mettre face à face, dans l’espace de l’exposition,
des paysages composés à la fois d’éléments fictifs et réels : le Nord et
le Sud ne sont plus distingués en tant que tels, mais deviennent des parties d’un
univers à la fois réel et (re)composé.
Un autre travail sur l’espace, mais de la DMZ, est effectué par
Ji-eun Yoon : après avoir travaillé sur des paysages imaginaires,
appartenant à d’autres mondes que la Terre, elle a choisi de restituer l’espace
de la DMZ sous forme d’une dépression (au sens physique) où des soldats se font
face à face. C’est un espace totalement composé, artificiellement constitué par
l’homme mais aussi naturellement restitué (la DMZ n’a pas la forme physique d’une
cuvette, laquelle renvoie en revanche à des situations de sortie inextricable,
comme la cuvette de Dien Bien Phu qui a vu la défaite de l’armée française au
Vietnam en 1954).
Ce sont aussi des compositions subtiles, à partir d’un travail sur les alternances du noir et du blanc (autre figuration de la séparation entre les deux Corée) que nous donne à voir Ji-yun. La représentation du pont de non-retour, où s’échangent les prisonniers de chaque côté de la DMZ, se focalise sur un espace entre deux, espace de communication et, en même temps, espace où le passage s’opère en un sens unique – sans retour possible.
Ce sont aussi des compositions subtiles, à partir d’un travail sur les alternances du noir et du blanc (autre figuration de la séparation entre les deux Corée) que nous donne à voir Ji-yun. La représentation du pont de non-retour, où s’échangent les prisonniers de chaque côté de la DMZ, se focalise sur un espace entre deux, espace de communication et, en même temps, espace où le passage s’opère en un sens unique – sans retour possible.
Ce même sentiment d’enfermement se retrouve dans les limites de la
DMZ soulignées par l’installation de Jung-ju Heo : la simplicité du geste –
le versement par la bouilloire – renvoie à un temps indéfini, dans un mouvement
pouvant être répété à l’identique, dont les hommes sont devenus les simples
spectateurs.
A ce travail sur les limites – physiques, temporelles – répondent
les dessins de Woo-jung Hoh qui s’intéressent à l’intérieur de la DMZ – peuplé
de monstres préhistoriques, d’un temps ainsi renvoyé dans l’immémorial. Cette
ambiance n’est pas sans rappeler celle des bulles qui peuplent le graphisme de
Woo-jung Hoh, bulles qui devraient marquer la communication mais occultent en
fait le dialogue, enfermant chaque locuteur dans son propre dialogue. Cette
question du contenu, de l’intérieur, est celle aussi qui transcende les œuvres
de Hong-sun Min, dans un trait minimaliste qui renvoie à la question du lieu :
« La maison était-elle vraiment là ? ». La Corée, comme foyer de
tout le peuple coréen, se trouve éclatée, occultée, divisée dans un espace
artificiellement séparé selon des lignes idéologiques.
Hugo Kriegel s’attache à la représentation géographique,
cartographique, de la DMZ, pour montrer le caractère imperceptible de la DMZ
dans l’espace naturel, soulignant aussi l’arbitraire de la division politique
de la péninsule.
Mais peut-on saisir aussi le contenu de la DMZ dans son atmosphère
si étrange, d’un temps qui se serait arrêté depuis l’armistice de 1953, ouvrant
une situation qui n’est plus la guerre mais pas encore vraiment la paix ?
Katia Roessel, originaire d’un autre pays divisé (l’Allemagne) reprend
notamment la forme éprouvée du diptyque, dans la figuration d’un en-dehors (le
monde hors la Corée) et d’un en-dedans (la Corée), modifiant ainsi la
perception traditionnelle où l’une des deux Corée (le Nord) est renvoyée à un
monde étranger de tout le reste. Usant volontiers de procédés minimalistes,
Hana Jung choisit une représentation purement imaginaire, dépouillée au
maximum, dans un lieu insaisissable combinant les notions de présence et d’absence.
Sébastien Szczyrk a également travaillé sur la notion de séparation,
en invitant les participants à assembler et unifier par le dessin des moitiés
de personnages choisies préalablement. La démarche est novatrice dans le cas de
la Corée, puisqu’il invite des personnes extérieures à opérer un travail d’unification.
Kwi-ryoun Choi, dans ses sculptures mêlant l’animal et l’anthropomorphique,
donne à voir la réalité de la DMZ : un espace déshumanisé, où la nature –
la faune, la flore – ont repris leurs droits.
Et les acteurs, c’est-à-dire les Coréens eux-mêmes ? Jero Yun
les a rencontrés et interrogés, en tout cas les Nord-Coréens passés au Sud. Son
film « Looking for North Koreans » évite tout jugement et toute
instrumentalisation, qui a trop souvent été le fait des Nord-Coréens passés au
Sud par les militants anticommunistes du Sud. Dans une mise en scène qui rend
compte des bouleversements vécus par ces hommes et ces femmes, il donne une leçon
d’humanité, au-delà de tout jugement de valeur. Et ce pourrait être le mot de
la fin : tant qu’existeront une Corée du Nord ou du Sud, le passage de
Nord-Coréens au Sud ou (cela existe aussi) de Sud-Coréens au Nord ne sera
jamais une solution durable à la question de la division du pays, qu’elle ne
fait finalement qu’entériner.
Quennedey Benoît
Quennedey Benoît