5.5.12


DMZ : 1(and/or)2

Représenter la zone démilitarisée, qui sépare les deux Etats coréens de part et d’autre du 38ème parallèle, pourrait être considérée comme relevant de la gageure, pour éviter le double écueil de ne retenir que la diversité actuelle des systèmes économiques, politiques et sociaux, ou encore de rechercher à tout prix une unité perdue – puisque la séparation depuis 1948 ne représente, finalement, qu’une courte période de six décennies sur un temps long, d’unité du peuple et de l’Etat Coréen, depuis quinze siècles. Tel est le pari qu’ont pourtant voulu relever des artistes coréens et européens, réunis dans une même exposition autour de la date du 15 juin qui a marqué, en 2000, la première rencontre au sommet entre les dirigeants du Nord et du Sud de la péninsule.

La séparation est d’abord visuelle, dans un jeu d’observation de chaque camp de part et d’autre et de DMZ : tel est le sens de l’installation réunissant deux longues vues que nous propose Laura Ben Ami : au-delà de l’impossible communication par la vue, c’est à travers les sons de la rumeur que proviennent, de part et d’autre, les informations de l’autre côté. La séparation (grossie à travers le télescope) se trouve aussi chez Jin-young Lee, dans des projections et des représentations répétitives, lancinantes, qui ne sont pas sans souligner le caractère désespérément uniforme de la DMZ. Quant à lui, Pierreloi Vial choisit de mettre face à face, dans l’espace de l’exposition, des paysages composés à la fois d’éléments fictifs et réels : le Nord et le Sud ne sont plus distingués en tant que tels, mais deviennent des parties d’un univers à la fois réel et (re)composé.
Un autre travail sur l’espace, mais de la DMZ, est effectué par Ji-eun Yoon : après avoir travaillé sur des paysages imaginaires, appartenant à d’autres mondes que la Terre, elle a choisi de restituer l’espace de la DMZ sous forme d’une dépression (au sens physique) où des soldats se font face à face. C’est un espace totalement composé, artificiellement constitué par l’homme mais aussi naturellement restitué (la DMZ n’a pas la forme physique d’une cuvette, laquelle renvoie en revanche à des situations de sortie inextricable, comme la cuvette de Dien Bien Phu qui a vu la défaite de l’armée française au Vietnam en 1954). 
Ce sont aussi des compositions subtiles, à partir d’un travail sur les alternances du noir et du blanc (autre figuration de la séparation entre les deux Corée) que nous donne à voir Ji-yun. La représentation du pont de non-retour, où s’échangent les prisonniers de chaque côté de la DMZ, se focalise sur un espace entre deux, espace de communication et, en même temps, espace où le passage s’opère en un sens unique – sans retour possible.
Ce même sentiment d’enfermement se retrouve dans les limites de la DMZ soulignées par l’installation de Jung-ju Heo : la simplicité du geste – le versement par la bouilloire – renvoie à un temps indéfini, dans un mouvement pouvant être répété à l’identique, dont les hommes sont devenus les simples spectateurs.
A ce travail sur les limites – physiques, temporelles – répondent les dessins de Woo-jung Hoh qui s’intéressent à l’intérieur de la DMZ – peuplé de monstres préhistoriques, d’un temps ainsi renvoyé dans l’immémorial. Cette ambiance n’est pas sans rappeler celle des bulles qui peuplent le graphisme de Woo-jung Hoh, bulles qui devraient marquer la communication mais occultent en fait le dialogue, enfermant chaque locuteur dans son propre dialogue. Cette question du contenu, de l’intérieur, est celle aussi qui transcende les œuvres de Hong-sun Min, dans un trait minimaliste qui renvoie à la question du lieu : « La maison était-elle vraiment là ? ». La Corée, comme foyer de tout le peuple coréen, se trouve éclatée, occultée, divisée dans un espace artificiellement séparé selon des lignes idéologiques.
Hugo Kriegel s’attache à la représentation géographique, cartographique, de la DMZ, pour montrer le caractère imperceptible de la DMZ dans l’espace naturel, soulignant aussi l’arbitraire de la division politique de la péninsule.
Mais peut-on saisir aussi le contenu de la DMZ dans son atmosphère si étrange, d’un temps qui se serait arrêté depuis l’armistice de 1953, ouvrant une situation qui n’est plus la guerre mais pas encore vraiment la paix ? Katia Roessel, originaire d’un autre pays divisé (l’Allemagne) reprend notamment la forme éprouvée du diptyque, dans la figuration d’un en-dehors (le monde hors la Corée) et d’un en-dedans (la Corée), modifiant ainsi la perception traditionnelle où l’une des deux Corée (le Nord) est renvoyée à un monde étranger de tout le reste. Usant volontiers de procédés minimalistes, Hana Jung choisit une représentation purement imaginaire, dépouillée au maximum, dans un lieu insaisissable combinant les notions de présence et d’absence.
Sébastien Szczyrk a également travaillé sur la notion de séparation, en invitant les participants à assembler et unifier par le dessin des moitiés de personnages choisies préalablement. La démarche est novatrice dans le cas de la Corée, puisqu’il invite des personnes extérieures à opérer un travail d’unification. Kwi-ryoun Choi, dans ses sculptures mêlant l’animal et l’anthropomorphique, donne à voir la réalité de la DMZ : un espace déshumanisé, où la nature – la faune, la flore – ont repris leurs droits.
Et les acteurs, c’est-à-dire les Coréens eux-mêmes ? Jero Yun les a rencontrés et interrogés, en tout cas les Nord-Coréens passés au Sud. Son film « Looking for North Koreans » évite tout jugement et toute instrumentalisation, qui a trop souvent été le fait des Nord-Coréens passés au Sud par les militants anticommunistes du Sud. Dans une mise en scène qui rend compte des bouleversements vécus par ces hommes et ces femmes, il donne une leçon d’humanité, au-delà de tout jugement de valeur. Et ce pourrait être le mot de la fin : tant qu’existeront une Corée du Nord ou du Sud, le passage de Nord-Coréens au Sud ou (cela existe aussi) de Sud-Coréens au Nord ne sera jamais une solution durable à la question de la division du pays, qu’elle ne fait finalement qu’entériner.
                                    
                                                                                                                                    Quennedey Benoît